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Vladimir Poutine à l’usine aéronautique de Kazan, janvier 2018. Photo : Marsel Badykchine / Tatarstan.ru, CC BY 4.0
Vladimir Poutine à l’usine aéronautique de Kazan, janvier 2018. Photo : Marsel Badykchine / Tatarstan.ru, CC BY 4.0

« Les parasites » : comment Tchemezov, Manturov et Osmakov ont fait de la substitution des importations leur mangeoire

Pendant des années, Tchemezov, patron de Rostec, et Manturov, ministre de l’Industrie, ont assuré à Vladimir Poutine que la Russie aurait ses propres machines-outils, électronique comprise, et donc des équipements pour des projets de n’importe quelle complexité — des scanners médicaux et des turbines à gaz jusqu’aux avions : « Aussi, Vladimir Vladimirovitch, soyez-en certain : la Russie n’a pas besoin de l’Europe. » Mais toute cette substitution des importations n’a existé qu’en paroles. Dans les faits, ces deux-là se contentaient de se partager l’argent, et un fonctionnaire sans éclat les y aidait. C’est pourtant lui qui, d’une main, préparait de faux rapports pour Poutine et, de l’autre, distribuait des marchés de plusieurs milliards à Rostec…

Octobre 2025 a été marqué par des remaniements au ministère de la Défense. Beaucoup les ont jugés révolutionnaires : le fauteuil de vice-ministre est revenu à Vassili Osmakov. Jeune et étranger au monde militaire, on l’a chargé du développement technique du complexe militaro-industriel.

Les analystes militaires étaient enchantés :

« D’ici deux ans, ce changement de direction peut conduire à une révision des relations entre le ministère russe de la Défense et Rostec, son principal fournisseur d’armement. À la place des liens personnels et de la corruption, la priorité ira à l’efficacité et aux économies budgétaires. »

Mais si ces analystes avaient parcouru, ne serait-ce que rapidement, le parcours professionnel d’Osmakov, s’ils avaient étudié ses « réalisations », ils auraient été horrifiés : avec cette nomination, les liens personnels et la corruption passaient à un tout autre niveau.

Avant la Défense, Osmakov a travaillé plus de vingt ans au ministère de l’Industrie, dont près de la moitié comme assistant, puis adjoint de Manturov. Sous ses ordres, il était responsable des technologies de pointe en tout genre, de la substitution des importations et du développement de la construction nationale de machines-outils.

Vassili Osmakov sur le portrait officiel diffusé par le ministère russe de la Défense après sa nomination comme vice-ministre, novembre 2025. Il avait auparavant passé plus de vingt ans au ministère de l’Industrie et du Commerce, dont les quatre dernières années comme premier vice-ministre. Photo : ministère de la Défense de la Fédération de Russie (Dmitri Kharitchkov). Licence : CC BY 4.0 (image redimensionnée). Source : Wikimedia Commons
Vassili Osmakov sur le portrait officiel diffusé par le ministère russe de la Défense après sa nomination comme vice-ministre, novembre 2025. Il avait auparavant passé plus de vingt ans au ministère de l’Industrie et du Commerce, dont les quatre dernières années comme premier vice-ministre. Photo : ministère de la Défense de la Fédération de Russie (Dmitri Kharitchkov). Licence : CC BY 4.0 (image redimensionnée). Source : Wikimedia Commons

Dans ce dernier domaine, Osmakov est devenu dès 2012 l’ambassadeur du holding privé STAN, monté à la hâte par un ami de Manturov, Sergueï Nedoroslev. L’idée était simple : absorber les actifs de divers producteurs de machines-outils à travers la Russie, obtenir de l’État des crédits avantageux et, avec cet argent, commander des machines aux entreprises du holding. Mais sans jamais livrer les équipements : il s’agissait seulement de faire glisser les milliards dans ses poches. Et, bien sûr, dans celles de ses amis. Précision importante : ces milliards étaient débloqués par le Fonds de développement de l’industrie. Or ce fonds, c’est précisément Osmakov qui l’a créé et qui en avait la tutelle.

Un tour vertical à commande numérique dans l’atelier de montage de l’Usine méridionale de machines-outils lourdes (IouZTS), à Krasnodar, avril 2020. L’usine n’a aucun lien avec le holding STAN : la photographie illustre le secteur dont parle l’article. Photo : AlexeyZiaku. Licence : CC BY-SA 4.0 (image redimensionnée ; les œuvres dérivées doivent être diffusées sous la même licence). Source : Wikimedia Commons
Un tour vertical à commande numérique dans l’atelier de montage de l’Usine méridionale de machines-outils lourdes (IouZTS), à Krasnodar, avril 2020. L’usine n’a aucun lien avec le holding STAN : la photographie illustre le secteur dont parle l’article. Photo : AlexeyZiaku. Licence : CC BY-SA 4.0 (image redimensionnée ; les œuvres dérivées doivent être diffusées sous la même licence). Source : Wikimedia Commons

L’apogée de l’escroquerie se situe en 2019, lorsque le président russe s’est rendu à l’usine aéronautique de Kazan et qu’on lui y a montré une machine-outil prétendument fabriquée à Kolomna. Il est apparu plus tard qu’il s’agissait d’un équipement du groupe italien de construction mécanique Camozzi.

Au bout du compte, les contrôles ont établi l’évidence : STAN était une bulle de savon à l’intérieur de laquelle l’argent n’allait ni là où il fallait ni à quoi il fallait. Mais tout le monde s’en est tiré, car le holding a vite été absorbé par Rostec, c’est-à-dire par un autre ami de Manturov, Tchemezov. Lui aussi touche aujourd’hui des milliards du Fonds de développement de l’industrie, mais il procède avec plus de prudence : il en consacre une partie à l’achat de machines-outils chinoises. Voilà comment on remplace une importation par une autre.

Sergueï Tchemezov, patron de Rostec, avant une réunion réunissant les dirigeants du ministère de la Défense et de l’industrie d’armement sur l’exécution de la commande d’État de défense pour la Marine, le 3 décembre 2019 — l’année même des contrôles menés sur STAN. Photo : kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0. Source : Wikimedia Commons
Sergueï Tchemezov, patron de Rostec, avant une réunion réunissant les dirigeants du ministère de la Défense et de l’industrie d’armement sur l’exécution de la commande d’État de défense pour la Marine, le 3 décembre 2019 — l’année même des contrôles menés sur STAN. Photo : kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0. Source : Wikimedia Commons

Autre chantier promu par Osmakov au ministère de l’Industrie : Technet, volet de l’Initiative technologique nationale. Sous son égide fut créé HealthNet, système panrusse d’analyse de la santé des citoyens. Et MariNet aussi, plateforme mondiale de gestion des navires. Dix ans plus tard, il ne reste que ces noms — quant aux milliards débloqués, ils se sont volatilisés.

Que reste-t-il, en fin de compte ? Osmakov travaille désormais au ministère de la Défense, dans le domaine de ses technologies favorites. Ce qui signifie que Tchemezov n’aura plus la moindre difficulté à décrocher une commande pour n’importe quelle ferraille soviétique, qu’il repeindra avant de lui accrocher une étiquette : « toute dernière innovation SUPERTECHNOLOGIQUE ».

Ces trois-là — Tchemezov, Manturov et Osmakov — ont fait de la substitution des importations une mangeoire sans fond ; c’est pourquoi un rapprochement entre la Russie et l’Europe n’entre pas dans leurs intérêts. Mais il entre dans ceux du président de la Fédération de Russie, ce qui fait d’eux un obstacle à écarter. Et il sera écarté. Avec Poutine, cela ne se passe jamais autrement.